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Full text of "L'Ankou et le Forgeron"

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L ' Ankou et le forgeron 
à 'Anatole "Le Braz 

La légende de la mort chez les Bretons, vol i, 1902 




Photo de Nomadic Lass 

* Apparition (CC BY-SA 2.0) 
http://www.flickr.com/photos/nomadic lass/62P47Q7S2o/ 



L ' Ankou et le forgeron 

(Conté par Marie-Louise Daniel. - Ploumilliau.) 
Anatole Le Braz, La légende de la mort chez les Bretons, vol i, 1902 

Fanch ar Floc'h était forgeron à Ploumilliau. Comme c'était un artisan modèle, 
il avait toujours plus de travail qu'il n'en 

pouvait exécuter. C'est ainsi qu'une certaine veille de Noël, il dit à sa femme 
après le souper: 

- Il faudra que tu ailles seule à la messe de minuit avec les enfants : moi, je ne 
serai jamais prêt à t' accompagner : j'ai 

encore une paire de roues à ferrer, que j'ai promis de livrer demain matin, sans 
faute, et, lorsque j'aurai fini, c'est, ma 
foi de mon lit que j'aurai surtout besoin,. 
A quoi sa femme répondit : 

- Tâche au moins que la cloche de l'Elévation ne te trouve pas encore 
travaillant. 

- Oh! fit-il, à ce moment-là, j'aurai déjà la tête sur l'oreiller. 

Et, sur ce, il retourna à son enclume, tandis que sa femme apprêtait les enfants 

et s'apprêtait elle-même pour se 

rendre au bourg, éloigné de près d'une lieue, afin d'y entendre la messe. Le 

temps était clair et piquant, avec un peu 

de givre. Quand la troupe s'ébranla, Fanch lui souhaita bien du plaisir. 

- Nous prierons pour toi, dit la femme, mais souviens-toi, de ton côté, de ne 
pas dépasser l'heure sainte. 

- Non, non. Tu peux être tranquille. 

Il se mit à battre le fer avec ardeur, tout en sifflotant une chanson, comme 

c'était son habitude, quand il voulait se 

donner du coeur à l'ouvrage. Le temps s'use vite, lorsqu'on besogne ferme. 

Fanch ar Floc'h ne le sentit pas s'écouler. 

Puis, il faut croire que le bruit de son marteau sur l'enclume l'empêcha 

d'entendre la sonnerie lointaine des carillons 

de Noël, quoiqu'il eût ouvert tout exprès une des lucarnes de la forge. En tout 

cas, l'heure de l'Elévation était passée, 

qu'il travaillait encore. Tout à coup, la porte grinça sur ses gonds. 

Etonné, Fanch ar Floc'h demeura, le marteau suspendu, et regarda qui entrait. 

- Salut } dit une voix stridente. 

- Salut 1 répondit Fanch. 

Et il dévisagea le visiteur, mais sans réussir à distinguer ses traits que les larges 
bords rabattus d'un chapeau de feutre 

rejetaient dans l'ombre. C'était un homme de haute taille, le dos un peu voûté, 
habillé à la mode ancienne, avec une 



veste à longues basques et des braies nouées au-dessus du genou. Il reprit, après 
un court silence: 

- J'ai vu de la lumière chez vous et je suis entré, car j'ai le plus pressant besoin 
de vos services. 

- Sapristi! dit Fanch, vous tombez mal, car j'ai encore à finir de ferrer cette 
roue, et je ne veux pas, en bon chrétien, 

que la cloche de l'Elévation me surprenne au travail. 

- Oh ! fit l'homme, avec un ricanement étrange, il y a plus d'un quart d'heure 
que la cloche de l'Elévation a tinté. 

- Ce n'est pas Dieu possible! s'écria le forgeron en laissant tomber son marteau. 

- Si fait ! repartit l'inconnu. Ainsi que vous travailliez un peu plus, ou un peu 
moins!... D'autant que ce n'est pas ce que 

j'ai à vous demander qui vous retardera beaucoup; il ne s'agit que d'un clou à 

river. 

En parlant de la sorte, il exhiba une large faux, dont il avait jusqu'alors caché le 

fer derrière ses épaules, ne laissant 

apercevoir que le manche, que Flanch ar Floc'h avait, au premier aspect, pris 

pour un bâton. 

- Voyez, continua-t-il, elle branle un peu : vous aurez vite fait de la consolider. 

- Mon Dieu, oui ! Si ce n'est que cela , répondit Fanch, je veux bien. 
L'homme s'exprimait, d'ailleurs, d'une voix impérieuse qui ne souffrait point 
de refus. Il posa lui-même le fer de la faux 

sur l'enclume. 

- Eh ! mais il est emmanché à rebours, votre outil ! observa le forgeron. Le 
tranchant est en dehors! Quel est le 

maladroit qui a fait ce bel ouvrage? 

- Ne vous inquiétez pas de cela, dit sévèrement l'homme. Il y a faux et faux. 
Laissez celle-ci comme elle est et 

contentez-vous de la bien fixer. 

- A votre gré, marmonna Fanch ar Floc'h, à qui le ton, du personnage ne 
plaisait qu'à demi. 

Et, en un tour de main, il eut rivé un autre clou à la place de celui qui 

manquait.- Maintenant, je vais vous payer, dit 

l'homme. 

- Oh ! ça ne vaut pas qu'on en parle.- Si ! tout travail mérite salaire. Je ne vous 
donnerai pas d'argent, Fanch ar Floc'h, 

mais, ce qui a plus de prix que l'argent et que l'or: un bon avertissement. Allez 

vous coucher, pensez à votre fin, et, 

lorsque votre femme rentrera, commandez-lui de retourner au bourg vous 

chercher un prêtre. Le travail que vous 

venez de faire pour moi est le dernier que vous ferez de votre vie. Kénavô! 

(Au revoir.) 



L'homme à la faux disparut. Déjà Fanch ar Floc'h sentait ses jambes se dérober 

sous lui : il n'eut que la force de gagner 

son lit où sa femme le trouva suant les angoisses de la mort. 

- Retourne, lui dit-il, me chercher un prêtre. 

Au chant du coq, il rendit l'âme, pour avoir forgé la faux de l'Ankou. 



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